Entre chien et loup

Ces quelques secondes de temps suspendu
ont le souffle retenu des moments de grâce
des grands bouleversements qui se préparent

Le bruit de la nature lentement s’estompe
le vent retient son souffle
le chant des cigales se raréfie
seule persiste la cymbalisation d’une solitaire qui bientôt se rend

Et le silence…

Un silence lourd oppressant hésitant
comme si
le jour achevé ne voulait pas céder sa place à la nuit
comme si
la nuit voulait une bonne fois se libérer de sa condition de nuit
une résistance plane
un air de révolte gronde
la nature entière écoute souffle retenu ce conflit

La roue de l’univers pourrait basculer une fois
rien qu’une fois
le jour succèderait au jour
le soleil tournerait dans l’autre sens
les planètes s’inverseraient
les montres tourneraient à l’inverse des aiguilles d’une montre
l’avenir serait le passé

Entre chien et loup
durant quelques secondes
se mène le combat
de l’ordre et du désordre
du domestiqué et du sauvage
de la nature et de la culture
durant quelques secondes
le sort de la vie se négocie

Puis la bascule s’opère

Apaisant le vent léger frémit
rassurant le grésillement monocorde du grillon ou de la courtilière
léger le vol de la pipistrelle rase l’eau
indécis le ciel blanc devient gris
lumineuse la première étoile
moite l’odeur du soleil accumulée se libère
tranquillisée la chouette cligne des yeux et s’envole

Les bruits de la nuit s’installent avec leur mystère
entre chien et loup
l’ordre des choses du monde ici-bas s’impose inexorablement
certitude de notre impuissance

(Eygalières, chaque année, en été).